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Une anecdote musicale
#1
Après être arrivé à Ars-en-Ré à la fin de l'énigme précédente, je me doutais bien que l'énigme suivante aurait trait à la musique.
Ayant dû subir les plaisanteries faciles sur mon nom depuis la petite école, j'ai tout à coup l'impression rassurante de me retrouver en terrain connu. Ce qui me donne l'occasion de raconter une anecdote qui, enfin je l'espère,  va vous amuser.

Après deux années de classes préparatoires, je venais d'intégrer (enfin) une école d'ingénieur. Je pensais très naïvement en avoir fini avec les épreuves. Que nenni ! Il me fallu encore passer par un rite initiatique appelé bizutage, Ségolène n'étant pas encore passée par là pour l'abolir. Dans cette école, ce cérémonial durait deux mois (Mon Dieu ! Que ce fut long !) et c'était l'occasion de pratiques sombres libérant le cours de déviances dominatrices chez certains acteurs, les bizuts ayant le plus souffert, reproduisant l'année suivante humiliations et brimades subies avec toujours plus de sadisme.

Là, le bizutage était extrêmement structuré et élaboré. Nonobstant les pratiques sadiques des anciens, cela aurait pu être très amusant, car on y retrouvait les jeux habituels des rallyes. Il était planifié chaque semaine par deux séances en soirées (le mardi et le jeudi) et une le dimanche matin pour occuper ceux qui, habitant trop loin (le recrutement de l'école étant national), étaient condamnés à passer le weekend dans leur 9 m2. Chaque séance, organisée dans la cafétéria située au sous-sol du  foyer qui logeait les étudiants, étaient précédé d'une phase pénible pendant laquelle, en attendant le CdT (Comité des Traditions composé de neuf membres choisis parmi les élèves ayant fait preuve de créativité pour organiser les séances), pendant laquelle, donc, les anciens soumettaient les nouveaux à tous les brimades imaginables. En revanche, la séance en elle-même était beaucoup plus "convenable". C'était l'objet de quêtes curieuses et intrigantes basées sur la tradition locale et le passé historique de l'école. Une fois close, la réunion se poursuivait A LA VIERGE EPLOREE, le célèbre café, qui par ailleurs servait de siège à l'association des anciens élèves, duquel on sortait dans un état d'ébriété que réprouvaient les professeurs qui, pour certains, anciens eux-même, participaient pourtant à nos agapes. 

Je ne vais pas relater ici tout le bizutage. Vingt séances par an, collectées pendant les trois années passées dans cette école, pourraient faire l'objet d'un ouvrage (ou d'un film, comme me l'ont suggéré certains collègues auxquels j'en rapportais les événements marquants). Je vais me limiter aux deux qui ont composé les extrémités départ et arrivée d'une course au trésor lors de mon initiation.

Le départ de la course avait été planifiée le jeudi qui précédait les vacances de Toussaint. Cela pour permettre aux récipiendaires de réunir, pendant leur congé, les artefacts qu'ils allaient devoir présenter au CdT à leur retour. Ceux-ci s'appuyaient sur des calembours compliqués basés sur le nom de chaque victime. Au vu des items exigés à mes prédécesseurs, ce n'est pas sans inquiétude que je voyais arriver mon tour.

Il me fut demander de rapporter une "cape d'Agde".

Tout d'abord je fus surpris et je crus à une erreur. En effet, le mot "cape" résonnait  beaucoup plus avec le nom de mon prédécesseur qui s'appelait Kapplare. Celui-ci revendiquait vivement les deux P de son nom lorsqu'il l'épelait, appliquant la règle coutumière pour avoir le droit à la parole en tant que nouveau. Ce qui lui valut par la suite le surnom de "double-pets". Pourtant, lui, avait été chargé de décrocher le I en néon qui surplombait la vitrine de LA VIERGE EPLOREE, le CdT jugeant que son nom ne comportait pas assez de I. En effet, malgré sa jeunesse, il souffrait d'une alopécie qui laissait son crâne luisant, sauf une couronne de cheveux grisâtres coupés très courts, comme frotté à la cire d'abeille.

En ce qui me concerne, je finis par comprendre qu'il s'agissait une fois de plus d'une plaisanterie musicale sur mon nom.
Je profitai donc des vacances chez mes grands-parents pour demander à Grand-mère si elle pouvait me confectionner une cape. Elle alla donc fouiller son antique garde-robe pour ramener un vieux costume de Grand-Père agrémenté de la cape demandée et d'un chapeau claque. Je la priai instamment de me laisser l'essayer, car je comptait bien arriver en frac à la remise des trophées. Ce qui ne manquerai pas de provoquer quelques réactions car la queue de pie et le haut de forme constituait l'uniforme réservés aux membres du CdT, ceux-ci écumant régulièrement les friperies pour y dégoter les nippes quelques fois miteuses qui remplaceraient les pièces délabrées de leur habit, celle-ci ne survivant que rarement à trois saisons de bizutage.
L'embonpoint de Grand-Père ne lui permettant plus depuis belle lurette d'enfiler son habit, Grand-Mère accéda à ma demande. Après essayage, nous constatâmes qu'il m'allait parfaitement moyennant quelques ajustements au pantalon, car je mesurait plusieurs centimètre de plus. Ce qui fut résolu en décousant les ourlets. Profitant de sa nouvelle machine à coudre électrique, alla même jusqu'à broder en écusson sur la cape et le frac, la petite portée musicale Ré-Mi-La-Sol. Grand-Mère remarqua que, ainsi équipé, je ressemblais à Grand-Père lorsqu'il était jeune, que je portais bien l'habit et que c'était dommage que la mode en fut passée.

La séance de retour commença par les brimades habituelles. Puis une marche funèbre annonça l'arrivée en cortège du CDT.  Précédés du président, distingué par l'écharpe rouge qui croisait en bande sont habit, deux d'entre eux portaient sur leur épaule un immense chaudron, dont l'anse était passée sur un balai. Le manche d'une louche dépassait, ainsi qu'un os énorme qui devait être un fémur de bœuf. La composition de cette soupe fumante et bouillonnante  ne comportait que des ingrédient comestibles, car aucun des membres du CdT, pour pervers qu'il soit, n'aurait pris le risque d'empoisonner ses condisciples. Mais, par la couleur et par l'odeur, cela n'évoquait vraiment rien de gastronomique sinon peut-être à l'issue d'une longue digestion.

En commençant par A, les bizuts défilèrent un à un, présentant leur trophée , contraints d'avaler une, deux ou trois louches selon la satisfaction des anciens évaluées à l'applaudimètre, puis s'éloignaient en vomissant tripes et boyaux pour laisser la place à la victime suivante.

Quand ce fut le tour de Kapplare, celui-ci présenta, serein, un I en néon de 50cm. Sa provenance ne faisait aucun doute, la plainte du bistro auprès du directeur de l'école nous avait valu une semonce vigoureuse. Et tous  faisait désormais un détour pour passer goguenards devant l'enseigne mutilée. Ce qui avait le dont d'exaspérer la colère contenue du patron, car les élèves présents et anciens constituaient l'essentiel de sa pratique. Il n'y perdit pourtant rien, car dûment indemnisé et sponsorisé par de riches donateurs de l'association des anciens, il en profita pour renouveler complètement sa devanture. 
Double-Pets n'a jamais voulu révéler comment il s'y était pris, mais l'exploit fut salué par une standing ovation qui lui permit d'échapper à la soupe. Plus tard les férus du fer à souder s'emparèrent de la lettre lumineuse pour l'équiper électroniquement, laquelle clignote peut-être encore dans la vitrine aux trophées sportifs du hall de l'école.

Après ce coup de maître mon inquiétude était à son comble. Les odeurs de vomis ajoutées aux émanations de la marmite me levaient le cœur. J'étais au bord de la nausée et la couleur de mon visage devait évoquer un vampire. Mon arrivée devant le CdT causa une certaine sidération qui maintint l'applaudimètre à zéro. Certes, cela était particulièrement présomptueux de me présenter, bien que bizut, dans une tenue normalement réservée aux anciens, qui plus est au CdT, à la place du slip sous la blouse blanche qui devait signaler mon intégration récente. J'envisageais, dépité, d'être condamné à avaler les trois louches réglementaires. C'est alors qu'ils se levèrent sur leur estrade, se penchèrent sur moi et se mirent à me beugler dessus un lot d'injures dont le riche vocabulaire en aurait remontré au capitaine Haddock. Positionné à quelques centimètres du micro de l'applaudimètre, cela eut l'avantage de faire remonter le score à un niveau honorable. Sans doute pensèrent-ils que leurs vociférations avaient couvert les décibels du public, car ma pénitence se limita à tremper mes lèvres dans le contenu de la louche... qui avait le goût d'une soupe aux choux et dont l’inconvénient majeur était dû à la moutarde, au wasabi  et à l'harissa qui en constituait les principaux ingrédients.

M'est resté de cet épisode le surnom de Cap-d'Agde et la petite portée musicale qui me sert de bannière sur les forums.
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